mercredi 27 avril 2016

La réalité virtuelle, enfin !



Il y a environ 20 ans je faisais ma première expérience de réalité virtuelle à "La tête dans les nuages", espace de jeux vidéo créé par Sega. La technologie n'était pas au point, le monde 3D que j'avais visité était très polygonal, mais j'avais été malgré tout impressionné par l´effet 360 degrés, ce décor de couleurs primaires qui suivait mon regard, ainsi que la possibilité de poursuivre et de tirer sur un adversaire virtuel. 

Aujourd´hui, je viens enfin d´essayer un de ces nouveaux casques de réalité virtuelle. Une jungle à la Jurassic Park, un 4X4, un brontosaure endormi... qui soudain s´éveille et approche sa tête à trois centimètres de moi. Je suis un gros trouillard, j'ai dû rendre le casque à la vendeuse hilare à ce moment. Je n'ose même pas imaginer ce que ça va donner avec des films d'horreur. Vous vous rappelez la sensation que vous avez eue au ciné lors d´un film 3D, quand un objet du décor vous a foncé dessus ?
C´est pareil, mais de façon décuplée, parce que c´est une expérience que VOUS vivez individuellement, via vos gestes à vous, vos réactions à vous, vos sensations à vous. Bref, c´est génial. 
La technologie fonctionne donc, j´ai vraiment hâte de voir ce que ça va donner dans un avenir proche !

Ci-dessous le monde 3D visité. Forcément en 2D ce n' est pas exactement la même sensation...




vendredi 12 juin 2015

Enfants insolents



Prenez l'opiniâtreté de Sangoku enfant, ajoutez l'indépendance et l'apparence du Feral Kid de Mad Max 2, et vous obtenez Tim Bestiole.

En plus des deux personnages mentionnés ci-dessus, Tim Bestiole m'a été grandement inspiré par le fils d'une femme qui a été ma compagne pendant deux ans. Mes mésaventures avec cet enfant âgé à l'époque de dix ans méritent un roman à elles toutes seules. Plutôt du genre comédie. Jamais de toute ma vie je n'ai croisé le chemin d'un gamin aussi colérique, insolent, provocateur, insultant, revanchard, méchant, sournois, irascible, irritable, embarrassant, méprisant, etc. Il réduisait à néant tous mes efforts pour l'approcher, établir le contact avec lui, engager le dialogue. Si j'avais de l'argent dans mon portefeuille, il cachait le portefeuille dans sa chambre. Si je lui prêtais mon vélo, il s'arrangeait pour rouler dans un terrain vague particulièrement boueux pour me le ramener dans un état lamentable. Si nous nous promenions dans un bois, il me poussait pour que je tombe d'un talus. Si j'entrais dans la cuisine, il ouvrait la porte du frigo pour m'empêcher de passer. S'il me servait de l'eau, il s'arrangeait pour qu'elle me tombe sur les pieds. Sans compter les insultes. Et dieu sait que je ne me laissais pas faire ! J'ai grandi dans une famille nombreuse et je n'ai jamais été du genre à me laisser marcher sur les pieds. Je le rappelais donc souvent à l'ordre, parfois piquais des crises de colère, voire tombais dans le piège de me disputer avec sa mère que je taxais de laxiste (ce qui n'était pas complètement faux).

Je ne cherchais pas à me le mettre dans la poche, ni à le séduire ou le manipuler. Je voulais établir une connexion, une relation sincère avec lui. Mais échaudé par ses provocations constantes, j'ai commencé à mettre une distance entre lui et moi, malgré les réticences de sa mère. C'était la seule façon pour moi de préserver un semblant de respect dans nos relations.

Et puis nous avons par hasard commencé à parler de cinéma. Je trouvais qu'il regardait beaucoup de mauvais films fantastiques, et je lui proposai de voir avec moi certains de ceux qui avaient marqué ma jeunesse. C'est ainsi que je lui fis découvrir "Gremlins", "Retour vers le futur" et "Mad Max 2". Ce fut une base pour des échanges plus humains.

J'ai compris plus tard, lorsque ma relation avec cette femme s'est terminée et que j'ai cessé par la force des choses de voir cet enfant, que son comportement insupportable n'était pas forcément que l'expression d'une colère vis-à-vis d'un homme venu lui prendre sa mère. C'était aussi l'expression d'un mal-être bien plus profond. Un acte de résistance face à des événements imposés, des situations non désirées qu'il se sentait incapable de gérer. Cette colère et cette insolence représentaient aussi une lutte pour préserver son indépendance. Un acte de vie. Plus tard aussi, j'ai réalisé que j'avais réussi à établir cette connexion intime avec lui, ce dont je doutais fortement sur le moment ; on m'a appris qu'il me réclamait.

Voilà donc ce qu'est Tim Bestiole ; un hommage à la résistance des enfants face aux aléas de la vie. Une déclaration d'insolence face à l'ordre établi.











vendredi 20 février 2015

Absolu féminin

Chun-Li par steamboy33 - © Capcom


Des fois on est bête quand on est jeune. Quand on est plus âgé aussi, mais on s’en rend mieux compte. Enfin, des fois.

Par exemple, moi comme beaucoup d’autres, à une période, j’ai joué intensément à Street Fighter II. Comme beaucoup d’autres, j’ai poussé des hurlements de déception en pensant donner le coup de grâce à Blanka, tout ça pour mourir sous le coup d’une décharge de cent mille volts. J’ai maudit Sagat et toute sa descendance à chaque fois que mon Ryu mordait la poussière au son de « Apocop ! ». J’ai beuglé les insultes les plus grossières à l’adresse de M. Bison en le voyant mettre mon Ken KO d’un coup de vol plané et satisfait. Des dizaines, peut-être des centaines de fois, j’ai projeté ma manette dans les airs en utilisant comme axe de lancer l’une des multiples diagonales aériennes qui composent ma chambre, provoquant l’arrivée impromptue de ma mère, furibarde, me demandant où est-ce que par dieu et tous ses saints j’ai pu apprendre à parler comme ça, tu n'es pas mon fils.
Et pourtant ce n’est pas ça qui est bête. Non. Ça c’est normal. Je veux dire, pour le joueur lambda.

Ce qui est bête, c’est que, plus jeune, je me suis un certain temps refusé à jouer avec Chun Li, la Chinoise experte en kung-fu de Street Fighter II.
Pourquoi ?
Parce que c’est une fille.
Et j’avais décidé que je n’arrivais pas à m’identifier à une fille dans un jeu vidéo.

C’est d’autant plus bizarre que je n’avais aucune difficulté à m’identifier à un personnage de femme forte au cinéma, par exemple. Comme les deux ci-dessous.


Mais le jeu vidéo, et particulièrement Street Fighter II, je n’y arrivais pas. Je ne le sentais pas. Ne me demandez pas pourquoi je ne me faisais pas à l’idée d’incarner une si belle et agile combattante (aux cuisses un peu grosses, il est vrai). Je suppose que l'interaction particulière du jeu vidéo sollicitait un degré d'identification supplémentaire de ma part. Un degré de trop. Et en tant qu’ado plus ou moins attardé, je ne me sentais sans doute pas assez rassuré dans mon identité d’homme pour assumer de jouer un personnage féminin.

Et puis il arriva une sorte de petit miracle, un peu comme celui qui arrive à Julien, mon protagoniste dans « le secret des êtres-jeux » quand il est confronté à Missile Smith. Mais dans un autre genre.
L’échec.
Multiple. Systématique. Total.
Impossible de gagner en mode normal avec aucun des personnages masculins. J’avais beau user la peau de mes pouces sur la croix de direction pour dégainer des coups spéciaux, rien à faire. Dragon Punchs : toujours à contretemps. Boules d’énergie : parées par mes adversaires. Leurs contre-attaques : points finaux de tous les duels, vecteurs de toutes les humiliations, de toutes les imprécations. 

Maintenant que j’y pense, peut-être que mon Moi profond me faisait perdre exprès...
Oui...
Dans la perspective d’étendre mon champ de conscience...
De m’ouvrir à la Vérité Absolue...
La découverte de l’objectivité des genres !

Mais je deviens lyrique.

Bref, en jouant sans trop y croire (sans trop vouloir, surtout), à quelques reprises avec Chun-Li, je m’étais rendu compte avec un plaisir mesuré mais bien présent que je réalisais plus facilement des coups gagnants avec elle, notamment le coup de pied éclair et la projection au sol. Et je pouvais aussi rebondir sur les murs ! Argh ! Pourquoi Ryu et Ken n’étaient-ils pas aussi simple à manier ? Pourquoi pesaient-ils si lourds quand elle était si légère ? Quelle bande d'abrutis, ces programmeurs !

Je fis donc rapidement le tour des personnages masculins... (je vous les mets du plus beau au plus laid).








Donc, une fois le tour fait de ces personnages et de mon orgueil sexiste de jeune boutonneux, je me résignai à jouer avec Chun-Li. La fin, vous l’avez devinée. Je perdis encore.

C’est une blague bien sûr. Je gagnai. 




En fait, je fus pris d’un état de grâce tel que Bernadette Soubirous (ci-dessus) n’en a pas connu. Un peu comme lorsqu’on joue à un shoot-them-up, qu’on est attaqué par des milliards de vaisseaux en même temps et que, pris d’un état de transe, on continue à gagner et à avancer. C’est un état de transcendance qui fait de nous, l’espace d’un instant, un être plus qu’humain, doté de capacités exceptionnelles, de perception divine, de réflexes prodigieux. Un état que de nombreux retro-gamers recherchent encore et qui représentait le Graal du jeu vidéo à l'époque, du temps où les jeux étaient basés essentiellement sur les réflexes.

Les uns après les autres, donc, Honda, Blanka, Zangief, Sagat, Vega et ce pendard de Bison couinèrent en glissant sur le sol de leur salle de bains ou de leur parvis de temple bouddhiste, écrasés par la supériorité de ma belle Chinoise en robe bleue. Oui, je gagnai enfin à Street Fighter II. C’était donc une femme qui m’avait conduit à l’absolu. Jung m'aurait dit peut-être : mon anima. Quelle beauté que tout cela !

Rien que pour ça, elle méritait un hommage dans « le secret des êtres-jeux », via Feng Wen qui est inspirée d’elle. Et aussi un peu de Ripley. Et un peu de Calamity Jane.
PS : en parlant de Calamity Jane, je vous recommande le livre des lettres qu'elle a adressées à sa fille. Poignant, bien que d’une autre façon que celle de Chun-Li.




dimanche 15 février 2015

Le balaise du groupe

La figure du balaise

Je vous présente Missile Smith. Parce qu'il faut toujours un balaise dans un groupe de héros. Un costaud, un malabar. Cliché ? Oui. Qui fonctionne, c'est pour cette raison que c'en est devenu un. 
 
Si sa grande force primordiale, élémentaire, nous fait rêver, c'est parce que le balaise représente nos fantasmes de puissance. Il peut plier la réalité selon sa volonté. En cela, il est le contraire de nous, qui sommes le plus souvent les pauvres Don Quichotte de nos existences, luttant de toutes nos forces pour améliorer ne serait-ce qu'un peu l'ordinaire. Le balaise, lui, a les moyens physiques de ses ambitions. Il a aussi le gabarit de ses moyens. En gros, c'est un grand vache de gars musclé qui dépasse tous les autres d'au moins deux bonnes têtes.
 
Mais le balaise a ses talons d'Achille. Il est une force de la nature, et cette dernière, par essence, ne peut pas toujours être canalisée. Elle est sujette aux retournements. Non contrôlée par lui-même ou instrumentalisée par un ennemi, la force extrême du balaise devient chaotique, négative. Il se retourne contre l'autorité qui voulait l'encadrer, contre son équipe s'il en a une. C'est aussi dû au fait que, souvent, le balaise n'est pas très intelligent, du moins pas aussi intelligent que d'autres personnages. Il peut être même franchement stupide. Et donc facilement manipulable. Il est le "monsieur muscles" asservi d'un cerveau qui est son supérieur direct ou d'un chef du groupe dont il est membre. 

En ce sens, le balaise nous avertit : la force peut changer le monde pour le meilleur, mais sans la présence de l'esprit, elle peut se retourner contre nous.

Les balaises qui ont inspiré Missile Smith

J'ai été très friand de balaises. Voici ceux qui ont inspiré Missile Smith :  


   
Pour le cinéma : Terminator, surtout celui du 2, mais aussi tous les personnages incarnés par Schwarzenegger en général. Au menu : Morgue, virilité exacerbée (robotique ou pas) et "punchlines" typiquement années 80. Dans T2, James Cameron réalise avec talent le fantasme de tous les gamins : prendre le contrôle d'un être surpuissant !




Pour les comics : Hulk. Créature titanesque, capable de la plus grande violence mais aussi de douceur - notamment dans la série télé 80's. Un mister Hyde moderne, avec lequel il est simple d'entrer en empathie quand on est un ado (ou un adulte) sujet à des sautes d'humeur.




Pour les jeux vidéo : Duke Nukem, personnage de FPS qui n'est pas à proprement parler un balaise (il ne l'est que visuellement), mais qui est lui-même inspiré directement par les personnages de "Schwarzie". Et puis sa facette militaire était parfaite pour les "êtres-jeux" !




Pour la littérature : Black Jack, personnage du roman jeunesse éponyme de Léon Garfield. J'ai beaucoup aimé ce roman étant plus jeune (notamment cette édition illustrée par feu le grand Victor de la Fuente). Dans l'Angleterre du 18e siècle, Black Jack, un géant et brigand de la pire espèce, échappe à la mort et s'enfuit en prenant en otage Tolly, un jeune garçon de 15 ans. Bien sûr, ils deviendront amis et affronteront leurs ennemis. A lire !

D'autres balaises qui m'ont marqué


Colossus des X-Men, tel que raconté par les excellents Chris Claremont et John Byrne. Un jeune russe innocent capable de se "blinder" contre toutes les attaques du monde extérieur. Qui n'en rêverait pas ?



Porthos, l'un des "trois" mousquetaires de Dumas (en rose à gauche sur la photo, c'est un choix). C'est le balaise façon Gargantua, adepte de la bonne chère, de la bonne boisson et des rires entre copains. Je recommande la version cinématographique de Stanley Donen, la meilleure.



Ursus de "Quo Vadis" écrit par Sienkewicz. Essayez d'arrêter un taureau à mains nues pour voir !




 Maciste, colosse italien et copie d'Hercule, issu d'une série de sous-péplums des années 60. Les films sont passés sur la Cinq pendant les années 80, et celui-là notamment, avec son mélange des genres péplum et fantastique m'avait fait très bonne impression quand j'étais enfant. Mieux vaut que je ne le revoie pas je pense.




Last but not least, Hercule lui-même, Héraclès, fils d'Alcmène et de Zeus. Il a fait l'Iliade, il a fait l'Enfer, il a fait les Douze Travaux... le parangon de tous les balaises. Leur père à tous.

Et vous, quels sont vos balaises préférés ?







mercredi 11 février 2015

Le premier chapitre

Chapitre 1




Julien, quinze ans, était assis au fond de la classe. Il avait les cheveux bruns, les oreilles décollées, et un gros problème à régler. Mais entre les ricanements des autres et la V.O. du film américain crachée par la télé, il avait beaucoup de mal à se concentrer.

C’était le dernier cours d’anglais de l’année.

— Tu crois qu’ils vont lui faire la même chose qu’à Anissa Belkacem ? lui murmura Paul en désignant la rangée de gauche, devant eux.

Paul, rondouillard et réservé, était le seul ami de Julien à Lafayette. Devant ricanaient Mathieu Dubois et Zohra Larbi, qu’ils surnommaient secrètement « Tête de Bois et Big-Zohra ». Les deux imbéciles montraient du doigt le dos d’une blonde. Une feuille pendait, scotchée sur le pull gris de la jeune fille avec ces mots écrits en capitales :


SA VA ETRE MA TEUF


La « teuf » en question était plus précisément, selon les termes de Tête de Bois, « la teuf des cheums », la fête des moches, et elle tombait le dernier jour de l’année scolaire. La moche en question, c’était Barbara Carmier. Ils l’appelaient « Calcudico », contraction de « calculette », à cause des gros boutons sur son visage et son cou, et « dico » parce qu’elle avait du vocabulaire. Ils s’étaient tellement moqués d’elle à ce sujet qu’elle ne parlait plus qu’à sa meilleure amie, Caroline Bokobza, et elle ne répondait désormais aux questions des profs que sur ses copies. Tout au long de l’année, Paul avait eu droit quant à lui au surnom peu original de « Bouboule ». Julien à quelques « Oreilles-de-chou ».

Gloussements de Tête de Bois, de Big-Zohra et de quelques autres. Rien du côté de madame Braquet. Pour le dernier cours, elle avait renoncé à faire régner sa discipline habituelle ; son grand nez disparaissait derrière un séquoia en couverture du National Geographic.

— Ouais, murmura Julien à Paul, je suppose qu’ils vont la coincer dans le parc, la vanner et lui donner deux-trois claques, comme pour Anissa Belkacem. Et puis mettre ça sur Youtube. Ils vont laisser la vidéo quelques jours, le temps que tout le collège la voit et qu’elle se tape bien la honte...

— Je... j’en dirais bien deux mots au principal, si j’étais sûr que Tête de Bois...

L’année dernière, Dubois avait appris qu’Osorio, sur qui il copiait pendant les contrôles d’espagnol, l’avait dénoncé à la prof. Osorio avait atterri à l’hôpital Bichat avec une côte cassée. Tête de Bois avait été exclu trois jours avant de revenir en classe, la bouche en coeur.

— Bah, fit Julien. Une ou deux claques, ça n’a jamais tué personne.

    D’autant qu’il considérait que son problème à lui était bien plus grave.

Pendant le cours de bio ce matin, il s’était rappelé que Patrick, son beau-père, passerait sa journée au Terminus, à enchaîner les bières avec ses amis piliers de bistrot puis avec ses anciens collègues du Printemps. Et si son mauvais pressentiment se révélait juste, il se pourrait que Patrick, en rentrant, trouve dans la boîte aux lettres un nouvel avis d’absence envoyé par la direction du collège. Il avait séché pendant deux jours consécutifs la semaine dernière, pour jouer au dernier Forever Dreams en démo au magasin de jeux. Une excellente après-midi ; il avait pris le contrôle d’Aodren, guerrier médiéval et mystérieux, aux yeux perpétuellement recouverts par le rebord de sa capuche, et il avait décimé une bonne centaine de loups géants dans la Forêt Perdue d’Heraldia. Il avait sauvé tout un village. Mais maintenant il allait peut-être devoir régler la facture de ce bon moment, une note si salée qu’elle pourrait lui gâcher définitivement le goût de ses vacances. Le quart d’heure qui l’attendait peut-être pourrait se révéler autrement plus brutal que celui de Barbara Carmier... Malgré tout, il gardait espoir : peut-être l’avis d’absence n’était-il toujours pas arrivé, ou alors patientait-il sagement dans la boîte aux lettres, pendant que Patrick éclusait ses demis. Dans ce cas, il devait récupérer sa sœur Léa le plus vite possible chez Adrien Stimelski et foncer à la maison pour détruire la pièce à conviction. Et si c’était une fausse alerte, tant mieux ! Il aurait tout le temps de surveiller la boîte aux lettres dans les jours à venir.

La sonnerie retentit. Tête de Bois et sa clique bondirent de leur chaise et foncèrent dans le couloir. Julien rangea ses affaires, souhaita de bonnes vacances à un Paul embarrassé, puis sortit en dépassant Carmier et Bokobza.


A présent, il attendait Léa sous un ciel de plomb - « tu parles d’un été » - au pied de l’immeuble fatigué où vivait Adrien Stimelski. Bon sang, ça faisait plus de cinq minutes qu’il l’avait appelée à l’interphone. Il sonna encore, imaginant Patrick en train de l’attendre en fulminant, près du courrier solennellement posé sur la table de la salle à manger. Si seulement son beau-père n’avait pas été chômeur, s’il avait bossé comme tout le monde !

Mieux vaudrait envoyer Léa en éclaireur ; elle monterait à la maison, prendrait la température, et agiterait pour lui une serviette blanche à la fenêtre de leur chambre si la voie était libre. Dans le cas contraire, ce serait une serviette noire. Il attendrait alors que sa mère revienne du travail, pour qu’elle monte avec lui et prenne sa défense. C’était grâce à elle qu’il avait pu éviter d’être massacré à deux reprises cette année ; la fois où Patrick avait appris qu’il séchait, puis celle où il avait su qu’il redoublait sa troisième.

— Ça y est, fit la petite voix grésillante d’Adrien Stimelski à l’interphone, elle est descendue.

Julien attendit encore. Il se prit à penser à Barbara Carmier. Il se demanda si elle était en train d’être giflée et moquée par Tête de Bois en ce moment même, et si une fille vulnérable comme elle serait capable de supporter un traitement pareil.

Léa sortit, débraillée dans son tee-shirt blanc et son jean, lanière de sac glissant sur l’épaule. C’était une jolie fillette de dix ans, aux longs cheveux châtains et aux grands yeux bleus effrontés, avec un visage constellé de taches de rousseur.

— A chaque fois c’est pareil, rugit-il. Je t’ai déjà dit de pas me faire attendre comme ça.

— Ça va, lâche-moi.

Il lui décocha une bourrade et dit :

— Hé ! Tu me respectes !

— Toi aussi, tu me respectes !

Excédé, il prit le chemin du métro. « Attends ! » lança-t-elle, accélérant pour le suivre. Tandis qu’il avançait, deux visages s’accrochaient à son esprit comme deux casseroles à la queue d’un chat. Patrick. Barbara Carmier. Patrick. Barbara Carmier. Il se demandait si, en abandonnant la jeune fille à son sort, il n’était pas devenu le méchant. Pas le grand méchant de l’histoire - comme Tête de Bois par exemple - mais peut-être pire encore : le minable qui fuit devant les dangers, qui trahit tout le monde et qui finit quand même par se faire tuer parce qu’il ne vaut pas la balle qui l’emmène en Enfer. Son cœur se mit à battre plus vite et plus fort. Ils tournèrent à la boulangerie ; la bouche du métro les attendait. Ils marchèrent encore un instant, puis il s’arrêta net.

— Qu’est-ce que t’as ? demanda Léa.

Quelque chose l’empêchait d’avancer.

Il s’entendit répondre à sa soeur :

— Ecoute. Tu m’attends sans bouger. T’as bien compris ? Je retourne au collège.

— Pourquoi ?

— Fais ce que je te dis pour une fois !

 Il fit volte-face et se mit à courir aussi vite qu’il le pouvait, slalomant entre les gens sur le trottoir. Il entra dans le hall du collège et héla un jeune surveillant aux cheveux gras.

— Monsieur, il faut que vous veniez ! Des élèves sont en train de brutaliser une fille dans le parc !

Le surveillant agrandit les yeux, terrifié :

— C’est pas vrai ? Mais j’ai pas le droit de bouger de là, moi ! J’ai pas le droit d’agir à l’extérieur du collège !

— Mais on s’en fout ! Venez !

— Bouge pas ! Je file chez monsieur Laurent demander une autorisation !

Il courut voir le principal. Consterné, Julien ressortit et fonça vers le parc.

Arrivé à destination, il entendit des rires en provenance d’un coin isolé, un cercle grossier formé par des buissons. Il le franchit. Ses battements de cœur accélérèrent encore lorsqu’il aperçut les tee-shirts colorés d’une quinzaine de jeunes, filles et garçons, attroupés sur la pelouse. Certains n’étaient même pas de Lafayette. Dubois riait avec deux de ses copains comme s’il assistait à une fête d’anniversaire. Accroupie, Big-Zohra filmait Barbara Carmier avec son téléphone. Cette dernière était recroquevillée sur la pelouse, immobile, la tête enfouie dans les bras. Des brins d’herbe jetés par poignées s’éparpillaient dans ses cheveux blonds décoiffés et sur son pull.

— Ça fait un moment qu’elle bouge plus, dit un gars inquiet.

— Elle fait semblant, lança Big-Zohra avant d’interpeller Barbara Carmier. Oh, Calcudico ! T’as fini ton cinéma ?

— Vous avez abusé, dit une fille d’un ton préoccupé.

Julien s’approcha du groupe. Des têtes se tournèrent vers lui. Il fit ce qu’il put pour cacher le tremblement de ses mains. C’était un tremblement de rage et de peur, mais il ne voulait pas que les autres le voient.

— Oreilles-de-chou ? dit Dubois. Qu’est-ce que tu fous là ?

Les mots s’étranglèrent dans la gorge de Julien.

— Rentre chez toi, ajouta Dubois. T’as l’air malade.

— Si vous rentrez chez vous aussi.

Silence. Julien ajouta en tâchant de ne pas trembler de la voix :

— Allez-vous en. Ou... je vous jure que je vous dénonce tous au principal.

— Tu devrais faire attention à c’que tu dis, gronda Dubois.

— Il est peut-être amoureux de Carmier, persifla Big-Zohra en se redressant. Peut-être qu’il aime les animaux ?

— Oreilles-de-chou bosse à la SPA, lança un autre.

Grand rire dans le groupe. La SPA. C’était très bon.

— Wouf wouf ! Adopte-moi ! aboya Big-Zohra.

D’autres aboiements survinrent, puis des miaulements et des cris d’oiseaux qui se mêlèrent aux rires. Toute une ménagerie. Maintenant, la tête de Julien lui brûlait, la colère lui brouillait la vue. Il s’imagina en train de se jeter sur eux et de faire un carnage.

— Barrez-vous, dit-il la voix tremblante. Barrez-vous maintenant.

— Mais pour qui il se prend ? dit un gars.

— Espèce de BALANCE ! rugit Dubois.

Julien se figea en voyant la brute lui foncer dessus. Dubois était énorme. Il n’avait aucune chance contre lui. Il se vit faire la une des journaux : « un adolescent de quinze ans battu à mort par un de ses camarades ». Mais soudain, une volée de graviers cingla au visage de Dubois. Il plaqua ses mains sur ses yeux et virevolta sur lui-même comme un danseur ivre, avant de tomber genoux à terre. La douleur devait être si insupportable qu’il renonçait à l’exprimer par un cri.

— LAISSEZ MON FRÈRE TRANQUILLE ! cria une petite voix familière.

Julien fit volte-face. Léa se tenait juste derrière lui. Elle avait jeté son cartable à terre et toisait le groupe, les yeux perçants, les dents serrées, la main droite pleine de graviers. A ce moment, monsieur Laurent - le principal bedonnant du collège - apparut affolé, accompagné de deux surveillants. En un clin d’œil, le groupe d’élèves se dispersa aux quatre coins du parc et disparut. Seuls restèrent Julien et Léa, Dubois agenouillé la tête dans les mains, et Barbara Carmier recroquevillée dans l’herbe. Un des surveillants alla vers Dubois, tandis que les deux autres hommes se précipitaient au secours de la jeune fille.

Elle avait perdu connaissance.


*


Une odeur diffuse de médicament imprégnait l’atmosphère de l’hôpital. Une odeur de mort, que n’atténuait pas la fraîcheur artificielle de la climatisation. Hélène, la mère de Julien et Léa, sortit de la chambre 223. Ses cheveux charbon étaient tirés en queue de cheval, et ses grands yeux noirs brillaient dans son visage creusé. Elle soutenait madame Carmier, petite femme boulotte et blême serrée dans une robe à fleurs. Madame Carmier était en état de choc. Julien, qui était assis dans le couloir près de Léa, eut le temps de voir, alors que la porte se refermait, le bord droit du lit où Barbara était couchée. On entendait le « bib bip » d’un électrocardiogramme. « Comment des gosses peuvent faire ça ? » murmura madame Carmier d’une voix rauque. Hélène l’aida à s’asseoir près de Julien, qui était pétrifié. Léa se leva et vint poser une main amicale sur celle de madame Carmier.

— Allez courage madame, dit-elle.

— « Le pronostic vital est engagé » dit madame Carmier comme pour elle-même.

— Madame, dit Hélène, nous allons prier ensemble pour elle.

— Prier ? répondit madame Carmier en regardant Hélène d’un air égaré. J’ai déjà essayé, vous savez… La seule personne qui m’a vraiment aidée quand j’en avais besoin, c’est ma fille. Ma Barbara… Il y a deux ans, mon mari est mort d’un cancer des intestins. Elle a dû s’occuper de Jonathan, son petit frère, pendant que je travaillais. Elle quittait même les cours plus tôt le vendredi pour le chercher à l’école, parce que j’étais de garde à l’hôtel. Elle ne se plaignait jamais…

Des larmes roulèrent sur ses pommettes pâles. Julien baissa les yeux au sol, anéanti ; au début de l’année scolaire, Barbara Carmier avait obtenu du principal l’autorisation de ne pas assister au dernier cours de la semaine - le cours d’anglais. Tout le monde savait que monsieur Laurent ne travaillait pas le vendredi après-midi ; des rumeurs s’étaient mises à fuser dans la cour et sur le Net, disant que Calcudico prenait des « leçons particulières » auprès de monsieur Laurent. Chaque fois que les autres élèves lui avaient demandé ce qu’elle faisait lorsqu’elle s’absentait, elle avait répondu en rougissant que c’était « personnel ». Et face à leurs moqueries et leurs insinuations, au lieu de tout leur expliquer, elle s’était encore plus renfermée sur elle-même. Une fois, Julien avait même ri avec eux...

Quand Hélène les avait étreints Léa et lui à l’entrée de l’hôpital, en leur disant qu’elle était fière d’eux, il avait commencé à se sentir mal. A présent, il lui était impossible de consoler madame Carmier. C’était lui qui avait créé cette situation. C’était lui qui avait laissé l’occasion aux autres de pouvoir s’acharner sur sa fille. D’une certaine façon, il ne pouvait s’empêcher de penser que c’était lui qui avait cassé trois côtes à la jeune fille, lui avait causé un traumatisme crânien et l’avait clouée sur ce lit d’hôpital. Alors il avait refusé d’entrer dans la chambre, de la voir percée par des aiguilles, momifiée par des bandages.

Monsieur Laurent revint de l’accueil où il venait de prendre des informations. Il avait accompagné Julien et Léa dans sa voiture jusqu’à l’hôpital, après avoir téléphoné aux deux mères afin qu’elles les rejoignent. Maintenant, il se confondait en excuses auprès de madame Carmier :

— Si vous saviez à quel point je suis navré, madame… la police en a attrapé un, Dubois… nous allons l’exclure définitivement.

Hélène intervint :

— Vous n’êtes même pas capables d’assurer la sécurité de nos enfants.

— Je vous en prie madame ! Aujourd’hui, pour cause de congés maladie, je n’avais à ma disposition que trois surveillants pour cinq cent élèves. Et le budget qui m’est alloué ne me permet pas…

Madame Carmier manifesta le besoin de s’isoler. Hélène et Léa l’accompagnèrent aux toilettes. Monsieur Laurent s’approcha de Julien avec un sourire désolé.

— C’est vraiment bien ce que tu as fait. Beaucoup, même des adultes, n’auraient pas bougé le petit doigt. Laisse-moi te serrer la main, mon gars.

Julien hésita devant la main tendue du principal. Puis, sans le regarder, il leva le bras et laissa monsieur Laurent le secouer.

— Fier de t’avoir comme élève ! Il y a quelque chose que je peux faire pour toi ? Tu veux un café, quelque chose à grignoter ?

Après un nouveau silence, Julien répondit sans relever la tête :

— Je veux juste qu’on me laisse tranquille.

Monsieur Laurent resta là, à se dire sans doute qu’il était normal qu’un garçon si jeune eût besoin de faire le point après s’être confronté de plein fouet à une telle violence. Il salua Julien et partit se chercher un café. A ce moment-là, Julien sentit les larmes sortir. Il les essuya du revers de la main en vérifiant qu’on ne le regardait pas.

Jamais, de toute sa vie, il ne s’était senti aussi minable.

Hélène devait à tout prix retourner chez ses employeurs, les Colin, pour finir son ménage. Bien sûr, elle cacha soigneusement à monsieur Laurent la raison de son empressement ; il y a six ans, Patrick avait été impliqué dans un accident de voiture, qui avait entraîné la cécité d’un automobiliste et un procès perdu. Depuis, elle travaillait sans relâche et économisait sou par sou pour réussir à payer les cent sept mille euros de dommages et intérêts dûs à la victime. Chaque heure de travail était précieuse. Le principal offrit de l’accompagner en voiture jusque chez les Colin et elle accepta.

— Venez mes enfants, dit-elle tristement à Julien et Léa. Je vous réchaufferai une bonne pizza là-bas.

A l’arrière de la voiture, Julien se rendit compte que Léa restait silencieuse, ce qui n’était pas dans ses habitudes.

— Merci pour tout à l’heure, lui murmura-t-il.

Elle lui répondit mi-amère, mi-fière, sans le regarder :

— C’est normal, c’est moi la plus courageuse. Je dois te protéger.

— Ah ah. Très drôle.

Monsieur Laurent profitait du trajet pour confier à Hélène à quel point il était bouleversé par ce qui venait d’arriver. Lorsqu’il s’arrêta rue de Berri, près des Champs Elysées, il n’avait pas fini de faire le détail des dépenses budgétaires du collège.

Hélène, Julien et Léa prirent un ascenseur spacieux, débouchèrent sur un grand palier aux rampes étincelantes et sonnèrent. Louis, jeune homme blond de dix-huit ans savamment décoiffé et vêtu façon streetwear, leur ouvrit. Il était non seulement le fils des Colin mais aussi le petit-fils d’Aline Terdieu, la « senior » la plus riche de France. Elle dirigeait d’une main de fer Terdieu International, dont faisait partie Terdikuru, la fameuse marque de consoles et de jeux vidéo que Julien aimait tant. Julien et Léa connaissaient bien Louis car, depuis deux ans et presque tous les vendredi soirs, ils rejoignaient leur mère chez les Colin. Hélène leur disait que c’était pour leur donner un aperçu de son travail ingrat et pour les encourager à faire des études. Mais Julien avait vite compris qu’elle voulait surtout éviter de les laisser avec Patrick ; le vendredi soir, après avoir bu avec ses anciens collègues du Printemps, il revenait plus soûl et plus violent que les autres jours de la semaine. De toute façon, Julien acceptait volontiers de venir ; Louis possédait tous les jeux et toutes les consoles Terdikuru, de la TerkuOne à la Frontier 2. Non seulement il le laissait toujours jouer avec lui mais, un an plus tôt, il lui avait même offert l’antique TerkuOne qu’il possédait en deux exemplaires. Hélène avait été gênée par cette démonstration de générosité, d’autant plus qu’elle détestait les jeux vidéo comme les jeux en général ; pour elle il s’agissait d’un vice presque aussi répréhensible que la boisson ou la drogue. Ce point de vue radical résultait sans doute de la mauvaise expérience qu'elle avait vécue avec le père de Julien, joueur de cartes invétéré. A la maison, elle ne laissait son fils jouer aux jeux vidéos qu’une heure ou deux le week-end, grand maximum, et une heure chez Louis, après les devoirs. Du coup, Julien s’était acheté un téléphone portable en cachette, pour pouvoir jouer à toute heure, mais elle était tombée dessus et le lui avait confisqué. Alors il séchait régulièrement pour tester les nouveaux jeux dans les boutiques, mais aussi pour fuir l’ambiance du collège qui l’écoeurait.

Aller chez Louis présentait un autre avantage : Julien aidait parfois sa mère à nettoyer vitres et miroirs ou à passer l’argenterie au Miror. En échange, elle lui donnait un peu d’argent. Après quelques sessions de ménage, il pouvait s’acheter un bon jeu TerkuOne d’occasion dans un vide-grenier.

Tout en enfilant une blouse de ménage bleue, Hélène raconta à Louis l’événement dramatique que venaient de vivre ses enfants.

— Ouah, fit le jeune homme impressionné en regardant tour à tour Julien et Léa. Vous êtes pas des dégonflés !

Il dut s’apercevoir qu’ils subissaient encore le contrecoup de leur mésaventure, car il ajouta ensuite : « c’est vraiment triste pour cette fille... ». Puis, visiblement décidé à leur remonter le moral, il les emmena dans sa chambre, décorée avec les posters des meilleurs jeux Terdikuru : Opération Furtif III, Missile Smith V : Last Planet, Forever Dreams VIII… Près de son bureau, une bibliothèque débordait de DVD d’animation américaine et japonaise, de mangas ainsi que de comics. Quatorze consoles de jeux Terdikuru s’alignaient sur les étagères d’une seconde bibliothèque, également garnie de boîtes de jeux. Il avait aussi affiché ses propres dessins et designs de personnages un peu partout. En les voyant, Julien éprouvait parfois une certaine nostalgie : lui aussi avait dessiné, avant, mais il y avait renoncé depuis près de deux ans, sans savoir vraiment pourquoi.

Décidé à lui changer les idées, Louis insista pour qu’il joue avec lui à City Fight 5 sur la Frontier 2. Julien accepta sans enthousiasme. Louis lui désigna sa console et dit :

— On part la semaine prochaine à Ajaccio. Je peux te la prêter pour un mois si tu veux.

— Merci mais je préfère pas. Ma mère va me prendre la tête...

— Je comprendrai jamais ce qu’elle a contre les jeux, ta mère... Et autre chose que je comprends pas, c’est que tu gagnes autant à City Fight 5 alors que tu l'as pas. Mais je te préviens mon gars : ça fait deux semaines que je m’entraîne non-stop tous les soirs avec Bob. Cette fois, je vais t’exploser.

— Enlève la photo s’il te plaît, demanda Léa à Louis.

Elle parlait d’une vieille photo posée sur une des étagères aux consoles. Léa demandait toujours au jeune homme de l’ôter quand elle venait dans sa chambre, car elle lui faisait peur. On y voyait Aline Terdieu attablée dans un restaurant avec son mari, sa fille, et ses trois neveux qu’elle avait adoptés plus jeunes : trois jeunes hommes d’une vingtaine d’années, qui étaient aussi les oncles de Louis. Le premier d’entre eux était un barbu brun au visage rougeaud qui portait des lunettes. Son voisin, brun et imberbe, portait des lunettes également. Il avait un grand menton, un grand front, et la tête rentrée dans les épaules. C’était le troisième frère qui effrayait Léa : ses cheveux et la peau de son visage étaient blancs comme un kleenex, et ses yeux rouges brillaient comme des feux de signalisation. D’après Louis, il s’agissait d’un albinos, et d’un homme si violent qu’il avait été interné dans un asile. Ce n’était pas en son hommage que le jeune homme exposait cette photo, mais en celui de l’homme au grand menton ; un chara designer, c’est-à-dire un créateur de personnages de jeux. Il avait conçu les plus belles mascottes de Terdikuru avant de disparaître de la circulation. On n’avait pas eu de nouvelles de lui depuis plus de vingt ans.

Julien prit Ren le japonais et battit le Bob de Louis à cinq reprises, mais il cessa de jouer car il était bien trop déprimé. Louis proposa à Léa de prendre la manette. Elle refusa.

— Je t’ai déjà dit que je n’aime pas jouer, Louis.

— Mais avant tu jouais avec nous ! Tu adorais Funny Planet, Tim Bestiole, Caladrius...

— C’est pas mon truc en fait. Je préfère vous regarder.

Louis haussa les épaules. Il joua aux Aventures de Tim Bestiole pour la motiver, mais rien n’y fit. Hélène les appela pour manger. Avant le dîner, elle leur proposa de prier pour Barbara Carmier. Julien ferma les yeux mais ne parvint pas à suivre la prière avec la ferveur qu’il aurait voulue. Il se sentait vide, incapable d’éprouver autre chose que de l’abattement. Léa reprit des forces en mangeant, et elle raconta avec un certain entrain comment elle avait stoppé Dubois. Hélène dit ensuite en débarrassant :

— J’ai appelé Patrick et je lui ai raconté ce qui vous est arrivé. Il est... fier de vous.

Elle n’avait pas l’air tellement convaincu de ce qu’elle avançait.

— Il ne t’a rien dit d’autre ? demanda Julien avec inquiétude.

— Non pourquoi ?

— Rien, comme ça.

De toute évidence, Patrick n’avait pas reçu l’avis d’absence. Sinon, tel que Julien le connaissait, il en aurait immédiatement parlé à Hélène. Il se sentit rassuré quelques secondes, puis encore plus déprimé à l’idée d’avoir abandonné Barbara Carmier à son sort pour rien.

Après dîner, il éprouva le besoin de rester seul. Il alla dans le salon, grande pièce luxueuse avec écran géant, lustre art déco, buste en bronze de Vénus et canapé en cuir dans lequel il s’enfonça. Il entendait sa mère entrechoquer des couverts depuis la cuisine. Louis s’était remis à jouer. La voix de Léa résonna dans le couloir, chantant la chanson de Caladrius, l’oiseau magique du vieux jeu TerkuOne :


Vole, Caladrius, grand oiseau blanc, au paradis

Fais les plus belles figures

Vole au-dessus des prairies

Surnaturel dans l’azur


Vers vingt-deux heures trente, ils prirent congé de Louis et rentrèrent chez eux, au sixième et dernier étage du 45 de la rue Darcet, dans le dix-huitième arrondissement.


vendredi 6 février 2015

Littérature VS jeux vidéo, pourquoi choisir ?


 
J'ai écrit ce roman jeunesse fantastique pour deux raisons principales.

Tout d'abord, j'ai voulu redevenir l'enfant que j'étais, celui qui, la nuit venue, se racontait des histoires dans son lit, sans aucun complexe, empruntant ici une trame narrative à "Power Man et Iron Fist" ou aux "X-Men" de Claremont, là un monstre d'Harryhausen provenant du "Septième Voyage de Sindbad", là encore des pouvoirs bioniques à "l'homme qui valait trois milliards" ou des triples saltos à "San Ku kaï" (et si vous connaissez bien toutes ces références, on ne parlera pas de nos âges ^^). Plaisir pur de l'imagination et de la narration. Ce qui ne veut pas dire, une fois qu'on s'attelle à l'écriture du roman, qu'on puisse faire tout ce qui nous passe par la tête. Mais il est encore un peu tôt pour parler du souci de cohérence interne. Ecrire est une passion - du latin patior, souffrir, et ce n'est pas pour rien, j'y reviendrai.


La seconde raison qui m'a amené à écrire ce roman fantastique, c'est l'envie de concilier deux de mes loisirs préférés, la lecture et les jeux vidéos, dans le but de faire venir à la lecture ceux qui jouent surtout en temps normal. Mais aussi, pourquoi pas, de donner envie de jouer à ceux qui ne le font jamais. Parce que jouer (du latin jocare, plaisanter, badiner - le jocari vient de là), c'est bien aussi.


En termes d'écriture, il y avait matière à se faire plaisir avec ce mélange de genres, mais aussi matière à défi. Comment emprunter des gimmicks de l'univers des jeux vidéo tout en racontant une vraie histoire, accessible à tout lecteur, gamer ou pas ? Comment rendre crédible des personnages de jeux vidéo incarnés quand il n'est déjà pas évident de rendre crédible des personnages tout court ? Mon bagage de scénariste audiovisuel n'était pas de trop pour entreprendre cette tâche, même s'il ne suffisait pas. Il allait falloir beaucoup solliciter de matière grise - l'équivalent de l'huile de coude pour un maçon - et prendre beaucoup de temps pour créer de la vraisemblance dans le cadre d'un récit fantastique. Les lecteurs décideront du résultat.


Pour moi, lecture et jeux vidéos ne sont pas des loisirs antagonistes mais complémentaires. Chacun à leur façon, ils remplissent la même fonction : nous raconter des histoires, c'est-à-dire nous mettre dans la peau de personnages qui affrontent des obstacles pour atteindre un objectif. Et si chacun de ces loisirs sollicite des processus cognitifs et émotionnels parfois très différents, est-ce une raison pour que l'un soit considéré comme supérieur à l'autre ? Toutes les compétences de notre cerveau - intellectuelles, psycho-motrices, tout le spectre de nos émotions, primaires et élaborées, ne méritent-ils pas une attention égale de notre part


Nouvelle question : une oeuvre de fiction est-elle plus légitime, a-t-elle plus de force fictive dans l'inconscient collectif qu'une autre parce que provenant d'un support considéré comme plus honorable ?  


Personnellement, je suis contre ce principe de hiérarchie artistique des supports dans l'industrie des loisirs narratifs, qui implique que la littérature de romans se trouve prétendument au sommet de l'échelle, que le cinéma occupe l'échelon du dessous (avec l'animation à part, encore considérée comme un sous-genre), suivi par la bande dessinée, et enfin les jeux vidéo tout en bas. Pour moi ce ne sont que des supports, pas des garants de qualité d'une oeuvre en soi. Un roman Harlequin ne sera jamais plus honorable que le film "Autant en emporte le vent" sous prétexte qu'il s'agit de lecture. Un space opera de série B comme "Lost in space" n'atteindra jamais la force d'évocation de la BD "Flash Gordon" sous prétexte qu'il s'agit de septième art.
Les BD sur les blondes ne seront jamais aussi drôles que les classiques de la série de jeux "Leisure Suit Larry".
Alors pourquoi devrait-on forcément choisir entre Arsène Lupin, Indiana Jones et Nathan Drake ? Frankenstein et Terminator ? Ellen Ripley ou Samus Aran ? Sherlock Holmes, Columbo et George Stobbart ?  

Si ce n'est pas pour le support, parce que les uns ont été créés avant les autres ? 


On sait que génération après génération, des personnages de fiction en ont inspiré d'autres. Le Sherlock Holmes de Conan Doyle prenait en partie pour modèle le Dupin de Poe dans "La lettre volée", et Holmes est devenu lui-même le modèle d'une quantité astronomique de détectives de fiction, via d'autres histoires, d'autres supports, d'autres médias. Le classique, parce qu'il a commencé, parce qu'admis par la majorité, a souvent meilleure presse que le contemporain. Mais entre deux oeuvres, l'antériorité de création décide-t-elle de la qualité objective de l'histoire racontée au présent ? Est-ce toujours "le premier qui arrive qui gagne"


Je pense que pas nécessairement, en tout cas en terme de qualité objective. Du moins quand on peut comparer ce qui est comparable
. Il est vrai que l'idée originale a l'immense mérite de nommer ce qui n'existait pas jusqu'alors, d'extirper du néant, de donner naissance. Elle porte une vraie valeur en soi, qui est incontestable. Bien que si l'on resserrait les critères concernant son originalité, on risquerait de ne plus la trouver si originale, puisque tout a été fait depuis longtemps d'une façon ou d'une autre. Mais admettons, et parlons d'"idée admise comme originale". La patine du passé la rend parfois si vertueuse que cette idée écrase de tout son poids l'idée présente qui s'en inspire, alors que cette dernière est peut-être supérieure. Parce que, quand elle est bien conçue, cette nouvelle idée est plus réfléchie que l'idée première, plus enrichie, plus nuancée, plus adaptée à notre époque. Ou pour d'autres raisons. C'est le principe de l'élève qui dépasse le maître (je suis bien conscient qu'il ne se vérifie pas toujours).

Pour moi en tout cas, ni le support, ni le genre, ni l'époque n'ont jamais décidé de la qualité d'une oeuvre de fiction.


Et vous, qu'en pensez-vous ?



 


mardi 3 février 2015

Présentation et histoire



Julien, quinze ans, oublie sa vie difficile en séchant les cours pour jouer aux jeux vidéo. Un jour, une de ses camarades de classe devient une victime indirecte de sa négligence ; elle est agressée par des élèves et sombre dans un coma profond. Julien s'en trouve très affecté. Il n'a plus goût à rien... Plus tard, le soir de Noël, lui et sa petite sœur Léa, dix ans, n’ont d’autre choix que d'accompagner leur mère faire un ménage dans une société d’électronique. Soudain, des cambrioleurs surviennent. Julien et Léa se cachent dans une malle qui est aussitôt emportée vers l’inconnu...

Ils découvriront une île aux habitants extraordinaires, dont le Caladrius, oiseau magique issu d'un jeu vidéo, capable de guérir la maladie et la souffrance. Capable de sauver la camarade, et donc aussi l'âme tourmentée de Julien. Mais l'animal mythique est convoité par une créature malfaisante, un être monstrueux bien trop puissant pour Julien et Léa. Leur seule chance de récupérer le Caladrius ? S'allier avec d'autres habitants de l'île, détraqués et parfois violents : des personnages de jeu vidéo vivants ! Un colosse de jeu d'action, un espion expert en infiltration, une combattante kung-fu, un journaliste détective, un enfant sauvage et insolent, et d'autres encore...
Mais tous ces personnages, Julien l'apprendra bientôt, cachent un terrible secret.


EXTRAIT :

"Quelque chose entra dans sa vision périphérique, s’approchant de Léa.
Un oiseau blanc, oui, un grand oiseau d'un blanc phosphorescent avançait lentement vers elle, dans la lumière pâle qui, traversée de traits pluvieux, palpitait dans la nuit. Il semblait las et amaigri. Mais c’était bien lui. Ce long bec droit et fin qui se levait et s'abaissait, comme humant l'air alentour. Cette tête menue, d'un arrondi parfait, portée par un cou grand et souple qui oscillait gracieusement. Cette aile aux deux pointes recourbées en arabesques qui frémissait sur son flanc. Ces deux lianes de plumes tressées qui, derrière lui, agitaient dans le vent leurs bouts ovales naturellement percés, et qu'il emmenait à sa suite telle une mariée peinant sous le poids de sa traîne. Oui, malgré sa maigreur, malgré sa fatigue, c’était bien lui, le grand oiseau blanc du jeu vidéo. Le Caladrius.

Comme s’il avait senti qu’on l’épiait, il tourna la tête et posa son regard doré sur Julien, qui en eut le souffle coupé.
C’était comme regarder un ange.
Julien se sentit submergé par une onde bienfaisante, une vague de bonheur et de sérénité.
Ils s’observèrent ainsi un instant dans la lumière intermittente de la sphère, comme s’ils échangeaient des émotions au lieu d’échanger des mots. Julien sut que l’oiseau était las et avait faim, et il sut que l’oiseau sentait cela aussi en lui. Son cœur se réchauffa. Il ne sentit soudain plus le froid, ni le vent ni la pluie. Il eut la sensation profonde qu’il ne connaîtrait plus jamais la solitude ni la peur."